Comme on le sait, cette dernière crise est partie des Etats-Unis d’Amérique et s’est propagée ensuite dans les pays occidentaux, puis dans les pays émergents. Dans une troisième vague, elle a atteint les pays en développement dont ceux du continent africain.
En Occident comme dans les pays émergents, la crise a occasionné des faillites de banques et d’entreprises, avec, comme corollaire, des pertes massives d’emplois et une baisse des revenus. Des plans de relance y ont été élaborés mais cela n’a pas empêché que la crise financière originelle se mue en une crise économique dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est la plus grave que le monde a connu depuis plus de 60 ans.
Dans ce contexte mondial de récession, que dire de la situation qui prévaut précisément dans les pays africains ?
On peut y répondre en soulignant tout d’abord quelques impacts significatifs de la crise sur les économies africaines, puis en relevant des mesures envisageables pour mieux affronter cette crise.
Honorables Députés,
Mesdames et Messieurs
Au cours des années qui ont précédé les récentes crises, l’Afrique a enregistré des performances économiques appréciables, notamment en termes de croissance, indispensable pour réduire la pauvreté et atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Ainsi, au cours de la période 2002-2007, le taux moyen de croissance économique a été de 6% en Afrique subsaharienne et de 4% dans l’UEMOA, contre un taux moyen de 4,5 % pour l’ensemble du monde. En Afrique toujours, des progrès significatifs ont également été réalisés en matière de réserves de changes, de même qu’en matière de maîtrise de l’inflation, celle-ci ayant été stabilisée autour de 10% sur le continent.
Ces performances ont résulté d’une conjonction de facteurs tels que la mise en œuvre de politiques économiques résolues, l’existence d’un environnement international favorable, lié aussi bien à un dynamisme des exportations et une bonne tenue des cours des produits de base, qu’à des allégements de dettes et à l’accroissement de l’aide extérieure.
Dans un premier temps, l’Afrique avait été relativement épargnée par les perturbations financières. C’est ainsi que les banques du continent n’ont généralement pas été heurtées de front, profitant ainsi de leur faible intégration au système financier international. Mieux, dans le cas particulier des pays de l’UEMOA et de la zone CEMAC, la réglementation des changes en vigueur, a par ailleurs contribué à la protection des institutions bancaires. Il est à relever ainsi, notamment, que la BOAD et la BCEAO n’ont pas eu à déplorer de pertes d’actifs.
Toutefois, avec quelques mois de décalage, l’Afrique a fini par être atteinte dans une troisième vague. L’Afrique a été atteinte et l’est encore au travers de canaux de transmission indirects dont les principaux sont :
- La chute de la demande des produits exportés,
- La baisse du cours des matières premières,
- Le recul des investissements directs étrangers (IDE),
- Le ralentissement des transferts des migrants,
Que dire alors des mécanismes de transmission proprement dits ?
La récession dans les pays développés a pour conséquence un retournement de la croissance et une contraction de la demande des exportations africaines. Elle entraîne également une baisse du cours de la plupart des produits de base.
S’agissant par exemple du coton, en 08 mois, soit entre août 2008 et mars 2009, son prix a chuté de 30%. Pour le bois, exporté notamment par la Côte-d’Ivoire, la perte de valeur d’exportation est comparable: près du tiers.
Par ricochet, la récession dans les pays développés impacte négativement les recettes publiques des pays africains ; elle réduit les entrées de fonds provenant de l’étranger, avec comme corollaire une baisse de la consommation intérieure.
Au sein de l’UEMOA, la production industrielle connaît une stagnation, faute de commande en provenance de l’extérieur et du fait de la faiblesse de la demande intérieure. En Côte d’Ivoire, par exemple, la production de l’industrie de transformation du bois s’est retrouvée stockée au cours des premiers mois de cette année, faute de commande en provenance de l’extérieur, et en liaison avec la crise du secteur de l’immobilier. Dans le pays, neuf (09) entreprises sur quatre vingt huit (88) recensées dans la branche concernée ont déposé le bilan. 3.200 employés ont été licenciés pour raison économique et 3.600 autres se sont retrouvés en chômage technique.
Il convient de relever également que le commerce entre l’Afrique et les pays développés se trouve aussi entravé du fait de réactions protectionnistes liées à la crise, de même qu’en raison de restrictions diverses dans l’accès au financement des échanges. D’après des estimations de la Banque mondiale, le déficit de financement du commerce pourrait atteindre 700 milliards de dollars en 2009 pour l’ensemble des pays en développement dont les pays africains. Selon la BAD, les recettes commerciales du Continent devraient baisser de 251 milliards de $US en 2009 et ce manque à gagner devrait être accru de 277 milliards de $US en 2010.
Pour les pays africains, déjà confrontés à la faiblesse des revenus et de l’épargne, la crise mondiale se traduit aussi par un ralentissement des flux de transferts des migrants, par une baisse des investissements directs étrangers (IDE), et par un repli de l’Aide Publique au Développement.
S’agissant des transferts de migrants, composante importante du pouvoir d’achat de nombreux ménages de certains pays africains dont ceux de l’UEMOA, il est prévu une baisse sensible pouvant atteindre, en 2009, 20% au Sénégal, 10 à 15% au Togo, etc.
En ce qui concerne les flux de capitaux privés sous forme d’investissements directs étrangers vers l’Afrique, flux déterminants dans le financement des infrastructures nécessaires au soutien de l’activité du secteur privé et à la croissance économique, ils connaissent aussi un ralentissement lié aux incertitudes générées par la récession économique dans les pays avancés, à l’assèchement des liquidités au niveau des banques occidentales et enfin au resserrement du crédit.
L’aide publique au développement devrait aussi subir le contre coup de la crise, dans la mesure où la plupart des pays donateurs sont très affectés: en Europe et aux Etats-Unis, les déficits publics se creusent (-6% en France,-4% en Allemagne,- 13% aux Etats -Unis).L’accentuation des contraintes budgétaires dans les principaux pays donateurs devrait probablement induire une réduction des aides publiques.
Honorables Députés,
Mesdames et Messieurs
Les différentes évolutions possibles évoquées constituent de réelles menaces aussi bien pour les budgets des Etats, les conditions d’exploitation des entreprises et des banques, que pour le bien être de la majorité des ménages. Pour la zone UEMOA, le déficit budgétaire devrait passer de 2% du PIB en 2008 à 3,2% en 2009.
Selon le FMI, une diminution d’un point de la croissance mondiale se traduisait en moyenne, par le passé, par un recul d’environ 0,5 point de la croissance du PIB en Afrique subsaharienne. La quasi universalité de la crise actuelle devrait induire un taux de corrélation plus fort encore.
En tout état de cause, s’agissant des prévisions relatives à l’année 2009, celles du FMI donnent un taux de croissance de 1,5% contre 5,5 % en 2008.
Enfin, il convient de souligner que selon la Banque mondiale, l’Afrique risque d’être la région la plus durement touchée par la crise financière, avec des effets dramatiques sur la pauvreté: la malnutrition, l’insuffisance des services de santé, d’assainissement, d’accès à l’eau potable, les pertes d’emplois, etc. pourraient entraîner le décès de près de 700 000 enfants africains avant l’âge d’un an, chaque année que durerait la crise.
Les progrès remarquables des dernières années risquent ainsi d’être remis en cause par les effets de la crise financière et économique internationale, si des mesures appropriées n’étaient pas prises à temps.
Excellence Monsieur le Président du Comité Interparlementaire de l’UEMOA,
Honorables Députés,
Mesdames et Messieurs,
Si la croissance observée en Afrique au cours de la décennie ayant précédé les récentes crises a été le résultat de la conjonction de plusieurs facteurs, notamment l’expansion du commerce, l’assainissement du cadre macroéconomique, les allègements de dettes, l’accroissement de l’aide publique au développement, une combinaison de la plupart de ces mêmes facteurs sera sans doute nécessaire pour une sortie de crise en Afrique, en liaison avec l’évolution de la situation dans les pays développés.
A ce titre, les pays doivent tout d’abord intensifier les efforts au plan interne. Il s’agirait notamment pour eux de :
I) consolider les réformes visant à améliorer le climat des affaires;
II) améliorer la gouvernance et assainir les finances publiques;
III) renforcer la stabilité macroéconomique;
IV) mobiliser des ressources internes;
V) maintenir les dépenses d’investissement aux niveaux programmés avant la crise;
VI) résorber les arriérés de paiement intérieur, en vue notamment de soutenir le secteur privé. En cela, la décision prise par le Conseil extraordinaire des Ministres de l’UEMOA, en juillet 2009, de mobiliser 900 milliards FCFA pour réduire de 2/3 la dette publique intérieure des pays membres de l’Union mérite d’être saluée;
VII) abaisser les taux d’intérêt, afin de favoriser le recours au crédit et le financement des investissements, et assurer une bonne liquidité de l’économie;
VIII) mettre en place des structures ad hoc pour une identification rapide des impacts sectoriels de la crise;
VIII) renforcer le contrôle des banques et étoffer les plans d’intervention face aux imprévus, les autorités monétaires devant se prémunir contre les sources de vulnérabilité telles que la hausse du risque de crédit.
Par ailleurs, il y aurait nécessité d’identifier des mesures contra cycliques, notamment des mesures capables de limiter les effets néfastes de la crise sur les couches sociales les plus vulnérables.
Honorables Députés, Mesdames et Messieurs,
Mesdames et Messieurs,
Au plan régional, la crise offre à l’Afrique l’occasion d’accélérer le rythme de la réalisation d’une intégration plus poussée.
Le commerce régional peut offrir des opportunités permettant de compenser en partie les pertes de gains et de points de croissance liées à la contraction du commerce avec les pays occidentaux. Même si le commerce avec les pays développés représente une part prépondérante des échanges extérieurs des pays africains, les échanges sous-régionaux ou régionaux et plus généralement le commerce Sud-Sud en constituent des composantes à ne pas négliger, notamment en ces temps de crise. Les pays africains sont ainsi plus que jamais appelés à maximiser le potentiel des échanges intra régionaux car ceux-ci peuvent générer de nouvelles opportunités de croissance, de création d’emplois et d’amélioration des conditions de vie.
En cette période de crise, l’intégration offre par ailleurs des opportunités de mutualisation des moyens d’atténuation des impacts de cette crise. Le cas de l’ASEAN, avec le fonds d’urgence de 120 milliards de dollars pour soutenir les échanges, en a été une récente illustration.
Pour les pays ouest africains, qui se sont déjà dotés de réelles bases institutionnelles communautaires, il conviendrait d’exploiter l’espace régional pour promouvoir des projets ambitieux d’infrastructures. Il s’agit de projets qui permettraient de réduire les coûts des facteurs (électricité, télécoms, etc.), ceux des transports, mais également d’améliorer l’attractivité de la sous région pour les investissements étrangers, permettant ainsi de mieux exploiter les possibilités liées au partenariat public privé.
L’espace régional devrait également être exploité pour favoriser le commerce des denrées alimentaires, afin de mieux garantir la sécurité alimentaire et encourager l’expansion des productions vivrières nationales.
Au-delà d’un approfondissement de l’intégration régionale, la recherche d’une limitation des effets de la crise et celle d’une amélioration à plus long terme de la résistance des économies africaines, conduit à renforcer les partenariats sud-sud, notamment avec les pays émergents d’Asie et d’Amérique du sud. Des pays comme le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et la Turquie, représentent aujourd’hui des acteurs importants du commerce et de l’économie mondiale. Vis-à-vis de ces pays, les possibilités d’échanges et de coopération sont largement sous-exploitées par nos Etats.
Pour mieux intégrer les nouveaux courants d’échanges potentiels, nos pays doivent chercher à diversifier leurs productions et in fine leurs exportations.
Enfin, compte tenu des restrictions apparues en matière de financement du commerce international, il y a aussi nécessité pour nos pays de mettre en œuvre des mesures contra cycliques spécifiques, qui viseraient à soutenir le financement des échanges commerciaux.
Bien qu’elle n’en avait pas la vocation naturelle, la BOAD examine avec la BAD des possibilités d’appuis au financement du commerce; il s’agirait de mettre à la disposition des banques primaires des concours financiers spécifiques dans le cadre de leurs relations de commerce international.
Honorables Députés,
Mesdames et Messieurs,
Somme toute, la crise a atteint les pays africains, non pas par les mêmes mécanismes que ceux observés en ce qui concerne les pays développés, mais par des canaux indirects au nombre desquels le commerce apparaît comme un élément central.
Bien que la crise pose des défis exceptionnels aux autorités africaines, elle peut aussi offrir à l’Afrique l’occasion d’accélérer le rythme de la réalisation d’une intégration régionale plus poussée. Cette intégration est nécessaire pour créer des marchés et de nouvelles opportunités de croissance, de création d’emplois et d’amélioration des conditions de vie des populations.
La crise peut aussi constituer une opportunité pour susciter une plus grande adhésion à des réformes structurelles habituellement différées.
En tout état de cause, si la croissance mondiale devait reprendre en 2010, comme le prévoient la plupart des analystes, les pays africains qui en bénéficieraient le mieux seraient ceux qui auraient réussi à se mettre en meilleure posture grâce aux réformes économiques qu’ils auraient préalablement mises en œuvre.
Vive l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine!
Je vous remercie de votre attention. »
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